De la posture à l’imposture

L’Ashtanga Yoga est l’une des multiples écoles de Hatha-Yoga ; sa spécificité est la technique qu’on appelle « pranasana », quand différents outils de concentration sont associés aux postures. Certes ses effets sont puissants, et nous transforment. Toutefois, qu’il s’agisse de Sri K. Pattabhi Jois (1915-2009), chef de file de l’Ashtanga Yoga, ou des textes traditionnels du Yoga, tout le monde s’accorde à dire qu’effectuer des postures, même avec cette méthode, ne suffit pas.

La trop célèbre citation de Jois, qui parlait très peu anglais, « practice and all is coming », soit « pratiquez et tout viendra », a été vidée de son sens, et a réduit la pratique de l’Ashtanga Yoga à des séries de postures. En 2006, lors de sa venue en France à Aix-les-Bains, Pattabhi Jois, répondant à la question d’une élève, affirma que le chant des mantras et la méditation assise, par exemple, étaient  nécessaires dans le cadre d’une étude investie du Yoga. Pattabhi ne souhaitait pas que l’Ashtanga Yoga soit modifié ou mélangé à d’autres styles, aussi avait-il une certaine autorité concernant la diffusion de son enseignement. Beaucoup de pratiquants ont déformé ses propos, et prétendent qu’1h30 de postures par jour représente une étude complète. Ce n’est pourtant pas ce que disait Pattabhi Jois, et ce n’est pas ce que disent les textes anciens du Yoga.

Si vous aimez l’Ashtanga Yoga, je vous invite à pratiquer différents kriyas et pranayamas, et à étudier la philosophie. Étudier deviendra  une pratique à part entière, et il me semble que c’est ce que voulait dire Pattabhi Jois, pratiquez le Yoga, sous tous ses aspects, et alors tout viendra (peut-être). Ces différents aspects du Yoga sont le liant nécessaire pour d’abord comprendre, puis vivre pleinement l’enseignement.

10 réflexions au sujet de « De la posture à l’imposture »

  1. Onirix

    Saurais tu détailler un tant soit peu la nature de ces « différents outils de concentration » qui constituent pranasana ou conseiller des références bibliographiques sur le sujet ? D’avance, merci.

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    1. Arnaud K.

      Il s’agit des classiques dristhis (placement du regard), bandhas (sceller certains points pour stimuler et maintenir l’énergie dans le corps) et pranayama (accueil conscient et accompagnement du souffle). C’est le fait de les associer aux postures qui en fait « pranasana ». L’intention de les appliquer est déjà source de concentration, mais certaines subtilités, difficiles à résumer par écrit, peuvent être enseignées, pour donner davantage de profondeur à ces techniques.

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    2. andré-ji

      Christophe
      en réalité le concept de « pranasana » vient strictement de la tradition du shivaïsme et il est relativement étranger à celui de posture au sens où l’on utilise ce terme aujourd’hui. Pour reprendre l’intitulé premier de cet article, donner à « asana  » le sens de posture est précisément une forme d’imposture linguistique.
      Le sens premier de asana est bien davantage « assise », mais aussi « flèche », envoi, et également « arrêt subit »
      L’utilisation du sens de posture est récent (quelques siècles) et parfois fallacieux dans le contexte moderne et un peu délavé des yogas récemment inventés.
      Quant à prana, ses sens sont multiples mais renvoient souvent à la notion de mouvement, parfois même à la nature du mouvement, que l’on pourrait traduire par un terme non reconnu au dictionnaire, la « mobilitude ». Dans le contexte shivaïte, la nature du mouvement est Shiva et le mouvement est Shakti.
      Pranasana renvoie essentiellement à la recherche du mouvement dans un arrêt, une immobilité, autrement dit la jonction shiva/shakti.
      Sa pratique est assez éloignée de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler une posture dans les yogas modernes inventés récemment (depuis une centaine d’années environ). Elle consiste à écouter le mouvement naturel de l’énergie en soi et à positionner la pensée, le sentiment intérieur, la tendance dévotionnelle et aussi le corps de façon à augmenter la fluidité de l’énergie dans un premier temps, puis à l’intensifier et enfin à l’utiliser. Elle contient surtout la notion d’abandon, contrairement aux postures modernes où il est parfois réclamé de contrôler on ne sait pas très bien quoi au fond, le contrôleur et le contrôlé étant évidemment la même personne.
      Quant à drishti, c’est un concept la plupart du temps associé à une concentration utilisant pour support la visualisation, son sens étymologique renvoyant au regard.
      On en fait mention dans le Yoga Sutra ou Ashtanga Yoga qui est une autre appellation de son auteur, Maharishi Patanjali. Cette appellation provient de sa présentation d’une démarche à huit niveaux, souvent traduite par huit membres. Dans celle ci, l’asana représente moins de 13% de la démarche, alors que dans l’intitulé Asthanga de l’inventeur de la méthode récente de Mysore, la « pratique » de asana constitue la presque totalité.
      D’aucun considérant qu’il s’agit là précisément d’une imposture de la part de son inventeur ayant utilisé un terme en modifiant son sens et son contenu, nous nous trouvons dans ce cas type de confusion. Les plus critiques annonçant ouvertement qu’il s’agit d’une usurpation de droit d’auteur, quand bien même on se trouve légitimement bien au-delà des dates de prescription.
      La « planète yoga » entretenue par les adeptes de ces pratiques récentes favorise évidemment ce qu’il est convenu d’appeler du « buzz ». Heureusement ce n’est pas la cas de tout le monde, mais le terrain est lentement gagné par le buzz…
      Je dois dire qu’il me semble préférable de ne pas s’en offusquer outre mesure, la tranquillité d’esprit étant une nécessité pour qui va à la recherche de cette union shiva/shakti.
      Et aujourd’hui, il arrive fréquemment que l’on associe des termes de cultures différentes afin de tenter de rendre plus explicite des notions qui parfois sont très différentes. On n’y gagne pas forcément en compréhension, même si ce sont des tentatives louables. Il reste important cependant d’essayer de clarifier le plus possible, bien qu’il arrive que cela produise l’inverse !
      J’espère que ce ne sera pas le cas ici et évidemment, nous pouvons nous rencontrer pour en parler plus longuement

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      1. Arnaud K.

        Une fois de plus, comprenons que Patanjali n’est pas l’auteur d’un manuel pratique. Il ne s’agit pas de morceler la démarche en pourcentages, cela n’a aucun sens.
        L’ashtanga Yoga vient lui aussi du shivaïsme, comme tous les hatha Yoga(s).
        Veillons à ne pas nous auto-proclamer détenteurs d’une connaissance ou d’une tradition. Ne critiquons pas les voies que nous ne pratiquons pas. Toutes les techniques ont leur emphase, facilement dénigrée lorsqu’elle est en apparence physique, louée quand elle semble plus statique et intérieure. Il y aura toujours ceux qui trouvent la course à pied trop rapide, et la marche à pied trop lente. Observons d’où cela vient.

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      2. andre ji - andré riehl

        Nous avons vu que la voie du Shivaïsme du Cachemire dite de la Reconnaissance (pratyabhijna) propose un non-dualisme qui intègre l’action et le désir. La conscience est un acte substantiel, non une entité purement transcendante. Mais quelle est la place du corps dans ce dispositif ?
        Toutes les autres doctrines qui mettent en valeur la conscience au sein d’une sorte d’idéalisme, dévalorisent le corps. Ceci se vérifie aussi bien en Inde que dans les traditions occidentales. Qu’en est-il dans la Reconnaissance ?

        Nous voyons que les thèses des philosophes Abhinavagupta et Utpaladeva (vers l’An mille,
        Cachemire), sont, ici encore, hautement originales. De fait, on ne trouve pas chez eux de rejet
        du corps au nom d’un idéal posé comme transcendant. Au contraire, le corps est célébré comme
        moyen (upaya) d’accès à la conscience, à l’émotion esthétique et à une forme d’immortalité.
        En plus de cette éthique du salut par le corps, on trouve une thèse explicitement paradoxale: le corps est la conscience, la conscience est le corps. Que signifie cette énigme ?

        Comment le corps peut-il être à la fois objet pour la conscience et conscience ? Réfléchir sur
        un choix de textes concernés par ce problème permet de mieux comprendre le statut
        de l’objet et la thèse selon laquelle la conscience ne peut être objectivée, idée centrale dans la
        Reconnaissance, mais prise en un sens subtilement différent des autres philosophies de l’Inde.

        Enfin, il est temps aujourd’hui de commencer à examiner les manières dont la pensée de la
        Reconnaissance entend incarner ses conclusions dans les domaines de l’éthique, de
        l’esthétique et du politique. Autrement dit, à nous pencher sur les liens
        de cette pensée avec le courant culturel qui s’en inspire sans s’y réduire : le tantrisme.

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  2. Arzel Amélie

    Les postures me semblent être les outils sensoriels de notre âme. En pratiquant les asanas avec la respiration et la concentration inhérente , le reste vient comme l’a dit P . Jois. Beaucoup de profondeur de soi , de connaissance émane des asanas sans même les rechercher ou chercher à atteindre quoi que ce soit écrit dans des livres..
    Ce n’est que récemment que je lis beaucoup sur le yoga tantrique, les yogas soutras.. Et ce que je lis me fait écho et sans ce chemin des asanas jene suis pas sûre de pouvoir être aussi réceptive à ces lectures. Sans s’imposer de style de vie ou de pensée , les changements opèrent . Le yoga intervient en conscience dans mes prises de décisions sans me dicter LA Conduite mais celle que je ressens.
    Voilà quelques mots que j’avais envie de partager.

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    1. Matthieu B.

      D’après ma compréhension très modique du Yoga, la pratique des postures a pour but de nous rendre plus sensible aux différentes couches qui seraient présentes en nous. Cet état d’intériorité et de réceptivité que nous pouvons ressentir pourrait en être le témoignage.

      Sur un tout autre plan, elles sont aussi un moyen de communication autour du Yoga très simple et très visuel pour le profane. Krishnamacharya avait pour mission de démocratiser le Yoga et avec Pattabhi Jois, ils organisaient régulièrement des « démonstrations ». Je pense que les raisons qui nous poussent à essayer le « yoga » la première fois (remise en forme, relaxation ou quête d’intériorité entre autres) sont très différentes de celles qui nous font y rester. Comme tu le dis Amélie, nous sommes nombreux pour qui la pratique posturale, peut-être même uniquement sportive au début, nous a mis le pied à l’étrier et nous a amené vers d’autres pratiques que nous n’aurions envisagées d’un premier abord.

      Ce qu’Arnaud veut dire, je pense, c’est que la pratique posturale seule n’est pas assez. J’avais lu un jour une métaphore qui voulait expliquer la fameuse phrase de Pattabhi Jois. « Lire sur la cuisine ne nourrit pas. Pour se nourrir, il faut manger… » D’où le « 99% practice, 1% theory ». D’un autre côté, de mon point de vue, sans théorie, on se borne à (re)consommer la même cuisine encore et encore. Et sans autres pratiques, on a tendance à se dogmatiser et a s’enfermer peu à peu. Peut-être vaudrait-il mieux remettre cette phrase dans son contexte. L’a t’il dite en réponse à certains étudiants un peu paresseux ou trop théorique? Si mon professeur me dit de me relâcher, il ne s’agit pas d’une règle applicable à tout le monde. Pour d’autres, il leur dira même de sortir de leur zone de confort.

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      1. Arnaud K.

        D’après l’un des Ashtangis de la première heure, Cliff Barber, Pattabhi Jois n’a jamais prononcé cette phrase (la Yoga est à 99% pratique, 1% théorie). Ce serait une invention d’américains friands de formules toutes faites, et justifiant leur rapport à la pratique. Pattabhi, peu intéressé par les publications, n’aurait jamais vraiment contredit. Ce n’est pas un avis personnel, ce sont les mots de Cliff, lui-même américain. Il n’y a de toutes façons aucune différence entre théorie et pratique.

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